La guerre n’a pas un visage de femme – Paroles de l’intérieur de l’Histoire
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Nous sommes à l’intérieur d’un appartement communautaire, mobilier des années soixante-dix, des éviers, des ustensiles en plastique, du bleu (vers le sol), au rouge sang de quelques motifs épars (serviettes, gants), jusqu’au blanc (le linge étendu vers le ciel) – une quête de purgation par la parole enfin proférée. L’intérieur pourtant n’est jamais évoqué, ni retranchement sous les décombres, ni réclusion dans les camps, elles sont dehors et affrontent le froid, elles visent et tuent, elles courent sur les champs de bataille, elles travaillent en déportation, elles mènent des actions de résistance qui mettront en péril de petites filles. Devant nous, réceptacles des confidences, ce sont des femmes sans âge, peut-être vingt ou trente ans se sont écoulés depuis 1940, la grande guerre où elles se sont engagées, envers et contre tous, abandonnant l’enfant, la famille, la jeunesse. On ne sait pas toujours exactement ce qui les a poussées à s’engager, ce mouvement instinctif comme une évidence. Elles y ont perdu toute forme de reconnaissance, se sont enlisées doucement dans le taire imposé. Sous nos yeux, l’intérieur d’une cuisine, ça forme la limite pour rassembler dix femmes devant nous, dans cet autre intérieur délimité qu’est l’espace théâtral. Nous devons faire silence, pour bien entendre toutes ces paroles de l’intérieur, car plus l’évocation est violente, plus il est difficile d’élever la voix, les mots sont tout au bord, on les devine suffisamment pour frémir, de leurs bouches jusqu’à nos cœurs, avec cette volonté tenaille de visualiser l’impensable. Elles racontent chacune leur tour, et tout se transforme en nous de cette approche, de cette appréciation de la guerre, on ne reconnaît plus les souvenirs que nous nous étions construits. Ici, il s’agit de parcours de guerre au féminin, le sacrifice de soi poussé au paroxysme, le syndrome des femmes soldats, la disparition brutale des règles, du corps, du visage, du réflexe de survie, jusqu’à se laver dans un lac bombardé, pour le sursaut de dignité pour soi. Les femmes tombent comme les hommes, mais dans la nuit, sur le corps effondré de fatigue, des hommes se relaient dans l’obscurité pour assouvir leur soif d’exaltation. Dans leur sommeil, elles frappent des bras imaginaires vingt plus tard. Julie Deliquet, assistée de Pascale Fournier, veut « aller plus loin » dans l’évocation, ce qui est profondément vécu, creusé, détruit. La chambre à gauche de la scène ne sera jamais investie : le corps brisé n’éprouve plus ni désir ni épanchement amoureux, ne subsiste que l’image traumatique, la cervelle de l’enfant, les cœurs cicatrisés après maints infarctus indolores, le corps broyé dans l’effort de tenir. La parole concassée débite à toute allure, comme pour ne pas perdre l’image qui revient soudain, car les souvenirs reviennent avec la parole, et c’est dans cet effort volontaire que la parole reforme l’événement qui était plié, couvert de briques, tout au fond du ventre. Les gestes de la torture, ce qui a été infligé, les amputations et dans tout cela, l’effort de vivre, les sourires, la sororité lumineuse, une pause cigarette pour un peu de brume, de taffetas sur la douleur.
Alors que je ramenais des élèves après le spectacle, l’une d’elles me confie : « Madame c’est exactement cela, c’est ça que j’ai entendu à la maison, certains membres de ma famille ont vu des massacres, vous savez, la guerre au Rwanda… et c’est comme ça qu’ils parlaient… » Alors, sur le retour, on ne cessait de se remémore cette urgence à dire, comme des cailloux qui se heurtent dans l’éjection nécessaire des faits atroces.
Merci pour elles, Julie Deliquet, merci pour toutes celles qui ont porté si longtemps les événements si lourds de l’Histoire.
Un immense merci aux magnifiques comédiennes qui nous ont tous projetés dans une véritable sidération : Astrid Bayiha, Julie André, Évelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Blanche Ripoche, Hélène Viviès.
Présentation : « La guerre n'a pas un visage de femme » est d’abord un essai documentaire de l'écrivaine biélorusse Svetlana Aleksievitch, lauréate du prix Nobel de littérature en 2015. Ce livre est composé à partir d'histoires enregistrées sur magnétophone de femmes soviétiques qui ont participé à la Grande Guerre patriotique. Elles se sont engagées à seize ans, dès l’invasion nazie de l’URSS en 1941.
Spectacle vu avec mes 94 élèves le vendredi 17 avril 2026 à l'EMC de Saint-Michel sur Orge.
Françoise Breton
pour le Collectif Les Villes en Voix










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