BLOCKBUSTER
BLOCKBUSTER, du Collectif Mensuel de la ville de Liège : du délire au réel, pour créer une fiction pulsionnelle.
Samedi 3 octobre 2026. Nous devons être 530 spectateurs dans la salle de l’EMC à Saint-Michel-sur-Orge, trois cents jeunes au moins battent des mains, rires synchrones, nous sommes incroyablement synchrones. Nous scandons à la demande des comédiens « Tous ensemble tous ensemble ouais ouais… », qualifiés avec malice de « public de gauche », le quatrième mur est brisé, premier cassage dans les normes, symbolisant ces coulisses secrètes, ce mur indétectable entre élites et masse populaire, entre personnages affalés dans leurs fauteuils sirotant leur cognac, et les artistes debout qui réinventent les dialogues. Car sans aucun doute, au théâtre tout est possible, tout peut être cassé. Les comédiens créent de courts jingles, préparent les objets, les verres, les planches où frappent les talons, tout est prêt. Le dispositif scénique étonne : écran géant en fond de scène où seront projetées près de 1400 fragments d’une centaine de films, les têtes célèbres des acteurs hollywoodiens rejouent l’histoire contemporaine du capitalisme, son sarcasme, ses dérives. En face, près de nous, éclairés par de jolis lampes vert d’eau des bibliothèques nationales, devant des pupitres en beau bois de hêtre, sanctuaire de la réflexion et de la connaissance, les comédiens créent les bruitages, les musiques, les doublages. Leurs dialogues inventés produisent le vrai scénario de notre monde. Les doubleurs déploient toute une palette de voix, de rôles, de bruitages, actionnant en même temps, contre d’énormes micros capteurs, des pellicules emmêlées (vent dans les feuillages), des verres en Crystal (soirées mondaines, geigneuses, hors-sol), des chiffons contre les bouches qui tamisent les bruits, des balles en cuir frottées contre une plaque en métal (course-poursuite des voitures), une bouillotte en plastique dont le son ocre détonne. Les accessoires s’enchaînent et transforment les sons en spectacle. Parfois, nous regrettons de ne pas tout voir distinctement, du haut de la salle, comme ces balais actionnés, ces porte-voix, ces déformations de la matière. On comprend que les comédiens sont en action, dans une extrême vigilance, échangent des regards explicites, conjuguent leurs efforts pour rejouer en rythme la scène qui se prépare, tandis que dans la réalité, une énorme mobilisation de la jeunesse ose DIRE NON, et tente de réorganiser notre système. Et puis cet écran géant hallucinogène, où nos applaudissements (enregistrés au début du spectacle) ont été détournés pour ovationner un chef d’état sarcastique, où nos slogans se sont perdus dans les bruits de la foule. Nous suivons sans regard critique immédiat, happés par les images qui avalent toute l’attention, extatiques et puissantes. Et soudain, balayées au dénouement, elles laissent place dans un déluge mélodique (les musiciens jouent en direct) le long défilé des revendications, tout simplement de ce que nous ne voulons plus vivre. Nous lisons, le souffle coupé, nous lisons ce que soufflent nos pensées depuis des années géantes et longues. Dès lors que disparaissent les images (les visages hypocrites du pouvoir, de la presse étatique, des faux discours), il reste devant nous, en nous, les mots d’« on ne veut plus… », la musique composée ce soir, la lumière douce d’une salle de bibliothèque.
Le temps du spectacle, et des ondes et des ondes plus tard, il nous est soudain paru possible de véritablement bouger les lignes du monde, de monter un mouvement de grève, de scander dans l’euphorie des slogans de libération, hors du carcan mortifère que nous prépare l’avenir.
françoise b. avec les enseignants de théâtre et les lycéens à l'EMC de Saint-Michel-sur Orge (91)








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